Thème 2007-2008

Thème 2007-2008

Le thème des cours pour cette année 2007-2008 est “L’esprit critique”.

« Ce que je propose est très simple : rien de plus que de penser ce que nous faisons » écrivait Hannah Arendt à la fin du prologue à la « Condition de l’homme moderne »
(1958)… Rien de plus ? Très simple ? Pas si sûr ! Et Hannah Arendt le
savait pertinemment. Car son livre (comme l’ensemble de son œuvre)
visait précisément à réveiller les hommes et les femmes de son temps, à
les inciter à prendre conscience de leur condition — et de la manière
dont celle-ci a évolué dans la société moderne —, à remettre en cause
ce qu’ils croyaient en savoir, et à en tirer toutes les conséquences
sur les dérives possibles de notre modernité. Et elle nous avertissait
aussi : la pensée critique a de plus en plus de mal à trouver sa place
dans un monde au sein duquel la contemplation, les activités de
l’esprit et la pensée réflexive deviennent des énigmes (et surtout des
synonymes de perte de temps : toujours autre chose de plus urgent à
faire que de penser ce que nous sommes et ce que nous faisons ?) ; où
le travail et les activités économiques phagocytent progressivement
toute la sphère des activités humaines ; et où la publicité et les
programmes de télévision absorbent peu à peu tout le temps libre
disponible de la plus grande majorité des gens ? Ces programmes qui non
seulement mangent progressivement le temps dont nous pourrions disposer
librement, mais colonisent nos esprits : le “temps de de cerveau humain disponible”
que d’aucuns cherchent à vendre aux publicitaires… Et d’ailleurs,
comment les hommes et les femmes d’aujourd’hui peuvent-il exercer leur
esprit critique dans une société qui a tendance à transformer le peuple
en masse et où chacun ne fait que tenter de se mouvoir dans celle-ci ?

Si, comme on l’a vu dans le programme de l’UPA de
l’an passé, la liberté est puissance sur soi et/ou puissance sur le
monde, on ne peut pas être libre sans penser et exercer son esprit
critique — ce qui suppose notamment de savoir, de vouloir et de pouvoir
s’extraire de la masse dans laquelle notre individualité est parfois
diluée. Les premiers à avoir affirmé la necessité du jugement critique
en occident ont été les philosophes de l’Antiquité grecque, qui étaient
en fait des savants, des érudits — à la fois scientifiques et
philosophes. Cette tradition de la pensée critique s’est transmise, bon
an mal an, à travers les âges, et a été sublimée par les philosophes
des Lumières du 18ème siècle : “sapere aude” disait Emmanuel Kant —
nous devons avoir le courage de penser par nous-mêmes, d’être
intelligents, libres et responsables de notre vie et du monde qui nous
entoure. Quel beau programme que celui-là ! Mais aussi quel décalage
cela suppose-t’il dans un monde contemporain marqué par la montée en
puissance de la communication toujours plus efficace des “industries
culturelles” (comme le souligne si bien Bernard Stiegler)…

La pensée critique doit donc de plus en plus se confronter à un «
prêt-à-penser » servi par la trop fameuse « pensée unique » dans un
monde où les idéologies auraient disparu, où les décisions
s’imposeraient comme des évidences (« There Is No Alternative » comme
l’affirmait péremptoirement Margaret Thatcher) ou/et seraient du
ressort des seuls experts, où les réalités tendent à être
“naturalisées”. Elle consiste d’abord à « travailler » patiemment (le
temps étant l’une des conditions nécessaires à l’exercice du jugement)
les sujets qui nous intéressent, pour parfois parvenir à remettre en
cause les idées reçues et les solutions trop évidentes. C’est ce que
pensait René Descartes en 1637, lorsqu’il posait comme premier principe
de « sa » Méthode pour bien construire sa raison qu’il fallait “ne
recevoir aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être
telle, c’est-à-dire d’éviter soigneusement la précipitation et la
prévention, et de ne comprendre rien de plus en mes jugements que ce
qui se présenterait si clairement et si distinctement à mon esprit que
je n’eusse aucune occasion de la mettre en doute”. Dans le cadre de
notre programme de cours 2007-2008, nous tenterons donc d’appliquer au
mieux ce premier principe à quelques sujets d’actualité pour montrer ce
que la pensée critique à l’œuvre est capable de produire. Nous
montrerons aussi en quoi les sciences et la philosophie se sont
construites historiquement comme des modes opérationnels et efficaces
de pensée critique — ce qui nous conduira à évoquer des questions de
méthode et d’épistémologie. Nous verrons enfin comment l’art et la
culture sont eux-mêmes confrontés en permanence à la question critique
: car si les pratiques artistiques et culturelles sont des vecteurs de
réflexion critique parfois très efficaces ; elles sont elles-mêmes
soumises aux critiques — et à « la » critique…

Avec des contributions d’intervenants venant d’un grand nombre de
disciplines (philosophie, sociologie, histoire, économie…) mais aussi
du monde des arts et de la culture (théâtre, cinéma…), notre programme
consistera donc à proposer une approche pluridisciplinaire sur cette question de la pensée critique, autour de 3 axes principaux :

1. La pensée critique comme remise en cause des évidences : ce
seront en quelque sorte des “travaux pratiques” préalables d’exercice
de la pensée critique sur des sujets d’actualité, pour nous mettre en
appétit.

2. La science et la philosophie comme éléments essentiels à la construction de la pensée critique :
il s’agira alors de penser réflexivement la pensée critique ;
c’est-à-dire de réfléchir à cette notion, notamment à travers ce qu’en
disent la philosophie, l’épistémologie, l’histoire et la science.

3. L’art, la culture et la critique : des professionnels et des
amateurs du théâtre, du cinéma, du monde artistique, viendront nous
livrer leurs réflexions sur la manière dont leur activité entretien des
relations dialectiques avec la pensée critique.

Fidèle à ses principes, l’UPA proposera à ses auditeurs beaucoup
mieux que des solutions ou des doctrines prêtes à porter : des
réflexions ; des apports, des rappels ou des interprétations
différentes de connaissances visant à mieux baliser le terrain et à
nous inciter à exercer notre esprit critique dans le monde contemporain.

Jean-Robert ALCARAS

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