Thème 2008-2009

Thème 2008-2009

Le thème des cours pour cette année 2008-2009 est « Les utopies d’hier et d’aujourd’hui »

La démarche utopique est peut-être consubstantielle à la modernité elle-même. C’est en effet Thomas More qui, en 1516, au début de la Renaissance (l’aurore de l’ère moderne), inventait ce néologisme pour désigner à la fois « Utopia » (υτοπος — le lieu ou la Cité qui n’existe pas) mais aussi « Eutopia » (ευτοπος — le lieu ou la Cité du bonheur). Il se lançait ainsi dans une démarche de critique sociale originale, qui fera de nombreux émules, et dont le but était double : critiquer et dénoncer ce qui ne va pas dans le monde dans lequel nous vivons ; mais aussi proposer une sorte de modèle idéal vers lequel nous pourrions progresser — ou dont nous pourrions nous inspirer pour faire mieux. Le sous-titre de son livre était d’ailleurs sans ambiguïté : l’Utopia était en effet un « traité sur la meilleure forme de gouvernement » (ou de République, selon les traductions)… Dès l’origine, la démarche utopique procède ainsi de l’idéologie : elle vise à construire un système d’idées cohérentes et logiques permettant d’aller dans un sens jugé souhaitable. L’Utopie est donc, dès l’origine, une sorte de critique sociale rationnelle dont l’un des avantages notables était de contourner habilement la censure à certaines époques. Elle est fondée sur la recherche du progrès à l’aide de la raison et s’inspire de la philosophie de l’Antiquité grecque — tout en la dépassant et en la transformant. Paul Ricoeur disait que « la puissance de l’utopie réside dans cette capacité à se décentrer du réel vers l’idéal mais en précisant bien que c’est la quête infinie qui importe » . Autrement dit, le voyage vers Utopia compte plus que l’arrivée à bon port. La réflexion utopique ne relève donc pas forcément, contrairement aux idées reçues, de la rêverie improductive ou du délire inconséquent : comme l’a si bien dit Victor Hugo, « L’utopie, c’est la vérité de demain ! » — en tout cas, c’est ce qu’elle cherche à être.On sait quel succès connût cette démarche durant les cinq siècles qui nous séparent de la Renaissance — l’explosion d’utopies nouvelles, d’une richesse éblouissante, au 19ème siècle, est un moment remarquable de cette longue histoire. On sait aussi qu’elle a été elle-même durement soumise à la critique… des idéologues eux-mêmes ! La férule anti-utopie est venue en effet de tout bord : du combat de Karl Marx et de Friedrich Engels contre les socialistes utopiques au 19ème siècle à l’acharnement contemporain des néoconservateurs et néolibéraux qui reprennent a l’envi l’antienne de « la fin des idéologies » (Francis Fukuyama) et donc… des utopies ! Comme si le socialisme scientifique ou le néolibéralisme, son indéfectible contraire, ne procédaient pas eux-mêmes d’une démarche utopique ! Mais peut-on vraiment se passer de l’utopie ? Et faut-il le faire ? On peut en douter ; il nous faut peut-être au moins accepter d’en discuter. Si l’on s’accorde avec Paul Ricoeur pour dire que « imaginer le non-lieu (l’utopie) c’est maintenir ouvert le champ du possible » (Ibid.), ou encore avec André Gorz pour penser qu’à la « Misère du présent » on peut opposer la « richesse des possibles » , alors nous devrons certainement veiller à ne pas transformer l’utopie en « utopisme » (ni l’idéologie en endoctrinement) — mais on ne doit pas pour autant « jeter le bébé avec l’eau du bain » ! Car si l’utopie suscite d’importantes réserves, ne nous est-elle pas néanmoins indispensable ? On pourra notamment méditer sur cette phrase d’un ancien communiste italien, qui ne veut pas se laisser pétrifier par le doute et le scepticisme après ce qu’il est advenu du PCI à la fin du 20ème siècle : « L’important est le choix que nous devons faire. Si nous voulons que les choses s’améliorent, nous devons penser qu’elles peuvent s’améliorer : le choix est entre un monde des possibles et un monde de l’échec » . Ne peut-on, comme Edgar Morin nous le suggère , continuer à résister et à espérer dans un monde de plus en plus complexe auquel nous devons tenter de donner du sens tout en raison gardant ? L’UPA voudrait revenir cette année sur ce thème, en l’abordant comme toujours de façon collective et pluridisciplinaire, et en confrontant des points de vue différents. Nous pourrons chercher à définir et à questionner le concept ; à le soumettre à la critique ; à revisiter d’anciennes utopies ; à réfléchir à la vitalité, à la portée et aux limites des démarches utopiques d’aujourd’hui ; à interroger l’utopie en croisant des regards d’économistes, de philosophes, de sociologues, de politistes, d’historiens, de spécialistes de l’art et de la culture… Fidèle à ses principes, l’UPA proposera cette année encore à ses auditeurs beaucoup mieux que des solutions ou des doctrines prêtes à porter : des réflexions ; des apports, des rappels ou des interprétations différentes de connaissances visant à mieux baliser le terrain et à nous inciter à exercer notre esprit critique dans le monde contemporain.

Jean-Robert ALCARAS

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