CR de l’atelier du 15-12-2015 sur « Les abus de la mémoire » de Tzvetan TODOROV

CR de l’atelier du 15-12-2015 sur « Les abus de la mémoire » de Tzvetan TODOROV

Atelier Regards Croisés du 15.12. 2015 :

« Les abus de la mémoire » de Tzvetan TODOROV

Une douzaine de participant(e)s, malgré le détour que nous impose « Vigie-pirate » en n’autorisant l’ouverture du campus Hannah Arendt que du côté Saint-Lazare.

Après une rapide présentation de Tzvetan Todorov, né en 1939 dans une Bulgarie alors alliée de l’Allemagne nazie, puis « libérée » par l’Armée rouge en 1945 et transformée en République Socialiste Soviétique – régime qu’il fuit en 1963 pour s’installer à Paris -, la discussion s’est engagée autour de son essai « Les Abus de la Mémoire » (première version en 1992).

Certain(e)s ont reproché à Todorov d’avoir écrit ce texte à la hâte, dans la passion des guerres yougoslaves et dans le ressentiment vis à vis de la Bulgarie soviétique. D’autres lui ont reproché son manque de rigueur historique… mais Todorov est sémiologue et non historien, et son essai porte sur la mémoire, et non sur l’histoire.

Ceci explique sans doute que ses textes consacrés à la linguistique et aux théories du symbole sont convaincants, alors qu’il n’est pas toujours très clair dans sa comparaison / distinction entre les deux univers concentrationnaires que furent le nazisme et le stalinisme. Mettre sur le même plan Klaus Barbie et les résistants (ou l’armée française en Algérie), sous prétexte qu’ils ont tous pratiqué la torture – ce qui est exact ! – peut sembler choquant, si l’on perd de vue l’intention de Todorov, qu’il exprime bien mieux en prenant pour exemple le cas David Rousset. Ce rescapé des camps nazis dénonce le Goulag dès 1946, ce qui lui vaut d’être traité de « trotskiste falsificateur » par les Lettres françaises (journal littéraire du Parti Communiste). Il leur intente un
procès qu’il gagne en 1951, malgré l’acharnement aveugle de nombre d’intellectuels proches du PCF, défenseurs inconditionnels de l’URSS, alors qu’ils avaient été eux-mêmes victimes de l’univers concentrationnaire nazi.

Rousset illustre la différence qu’introduit Todorov entre mémoire littérale et mémoire exemplaire : la première ne parvient pas à s’arracher du passé qu’elle ressasse sans cesse et qui finit donc par s’emparer du présent – nombreux exemples de conflits issus d’éternels désirs de revanche, Irlande,
Serbie, Palestine, etc. À l’inverse, la mémoire exemplaire utilise le passé comme exemple pour éviter que se reproduisent les mêmes horreurs, devient donc un principe d’action pour le présent.
D’un côté la vengeance, de l’autre la justice.

Autre exemple, que ne cite pas Todorov mais qui a été discuté à la fin de notre réunion : les guerres franco-allemandes. 1870 et 14-18 se sont terminées par l’humiliation des vaincus, suscitant le désir de revanche (la « ligne bleue des Vosges » et la guerre « fraîche et joyeuse » dans le premier cas, le « Diktat » de Versailles et l’arrivée au pouvoir d’Hitler dans le second), amenant donc à de nouveaux conflits ; alors que dès 1946 les alliés victorieux ont aidé l’Allemagne à se reconstruire et favorisé la réconciliation franco-allemande.

Pour conclure, ce petit essai a stimulé notre réflexion et constitue peut-être un modeste mode d’emploi à l’usage de nos mémoires individuelles et collectives, un moyen simple de sortir du cercle infernal de la vendetta.

François Riether

Prochains ateliers, 20h (après le cours en amphi), Maison Manon, mairie annexe place des Carmes :

– Mardi 12 janvier : « Funes ou la Mémoire » de Jorge Luis Borges, in « Fictions » (Folio)

  Mardi 22 mars, deux textes en parallèle :

Nietzsche : deuxième « Considération inactuelle » (« De l’utilité et des inconvénients de l’histoire pour la vie »), in « Considérations inactuelles » (Folio, tome 1)

Freud : « Mémoires, souvenirs, oublis » (Payot)

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