CR de la séance du 6 février : Une histoire du corps au Moyen-Âge – Jacques Le Goff & Nicolas Truong

CR de la séance du 6 février : Une histoire du corps au Moyen-Âge – Jacques Le Goff & Nicolas Truong

Atelier Regards croisés du 6 février 2018

Une histoire du corps au Moyen-Âge – Jacques Le Goff & Nicolas Truong

 

14 présents + quelques retardataires, que les embouteillages ont privés de la présentation de Jakie
Bougault, fidèle auditeur de l’UPA et participant assidu à notre atelier, qui avait proposé “Une
histoire du corps au Moyen-Âge” à notre lecture critique :

• Cet essai se présente comme une suite d’articles présentant divers aspects du corps au
Moyen-Âge (définition de cette “période” ? Découpage artificiel ?). Jacques Le Goff est un
historien reconnu, spécialiste des XIIème et XIIIème siècles ; Nicolas Truong est journaliste…

• L’Histoire événementielle a très longtemps négligé le corps. Ce n’est que récemment, avec
les apports de l’anthropologie, de l’ethnologie, de la sociologie, etc., qu’une histoire du
corps a commencé à s’écrire. Nouveau regard des historiens, fin de “l’histoire d’un oubli”.

• Thèse principale qui traverse tout l’essai : le Moyen-Âge introduit une révolution dans la
conception et les pratiques concernant le corps, sensible encore aujourd’hui.
Le christianisme a imprégné notre rapport au corps d’une double manière, à la fois rejet et
glorification. Cette tension se retrouve dans l’opposition carême / carnaval, et aussi dans le
paradoxe entre d’une part sexualité et excès de “gueule” (gourmandise) considérés comme
des pêchés majeurs, et d’autre part l’eucharistie (= corps et sang du Christ) et la résurrection
des corps. Un certain mépris du corps existait certes déjà dans l’Antiquité tardive
(stoïcisme), mais c’est le christianisme qui a théorisé un nouveau rapport au sang, aux
larmes et à l’alimentation, et diabolisé la femme, à l’exception de Marie, vierge et mère (!).

• Les épidémies de peste ont banalisé la proximité du corps mort, en même temps que la
médecine progressait lentement (Hippocrate, Galien sont alors encore les références), et ce
n’est qu’à l’époque moderne que se développeront l’hygiène, le sport et les “technologies de
discipline des corps” (Michel Foucault).

• Dernière partie : le corps comme métaphore – Église, corps social, corps politique, corps du
roi (cf. Kantorowicz évoqué par Anouk en janvier).

Le débat a ensuite mis en valeur le côté “vulgarisateur” de l’essai, dont les imprécisions donnent envie d’en savoir plus, ce qui est bien dans l’esprit de l’UPA, d’autant plus que cette ébauche d’Histoire du corps répond parfaitement au thème de l’année.

La violence sociale, le servage, la misère, le mépris de la vie, qui caractérisent la société féodale, sont-ils ici suffisamment décrits ? Le rôle écrasant de l’Église, la chape de plomb pesant jusque dans la vie privée, véritable totalitarisme avant l’invention du terme, sont largement évoqués, ainsi que l’importance des écrits de Paul et d’Augustin dans la sous-valorisation du corps et en particulier de la femme.

Mais le Moyen-Âge n’est pas monolithique – Duby et Le Goff l’ont assez répété -, le XIIème siècle en particulier marque un net changement. Véritable renaissance avec le développement des villes, c’est aussi une période de contrôle des corps avec l’apparition des “pénitentiaires”, et de modification des représentations : démocratisation des rêves, invention du Purgatoire, nouvelles métaphores du corps notamment sous l’influence de Jean de Salisbury et de l’École de Chartres. La chrétienté est vue comme un corps, dont le pape est la tête et le roi le coeur ; les larmes viennent de dieu, alors que le rire serait diabolique (voir “Le Nom de la Rose”).
Sommes-nous totalement sortis de la conception du corps (et de la femme) héritée du Moyen-Âge ? Beaucoup de progrès sont encore à faire, jusque dans une certaine conception ascétique du socialisme (Fourier versus Proudhon), mais, en plus d’une sexualité aujourd’hui libérée du “pêché de chair”, on peut  noter un changement radial dans notre rapport à la souffrance : autrefois considérée comme une conséquence du pêché, comme une punition comportant une dimension rédemptrice, elle est aujourd’hui combattue de toutes les manières jusque dans l’accouchement (« tu engendreras dans la douleur »…).

Idem de notre rapport à la mort : l’incinération est maintenant acceptée par tous ; l’attente de la “résurrection des corps” lors du “jugement dernier” n’empêche plus la dissection, longtemps condamnée par certains clercs, encore qu’il faille relativiser la part de l’Église dans cette interdiction (voir “Le regard de l’anatomiste” de Rafaël Mandressi, recommandé par Claude Soutif).
Le corps est-il une construction sociale ? Le fait qu’il ait longtemps été considéré comme faisant partie de la nature – et non de la culture – a ravivé pour finir un vieux débat : où s’arrête la nature, où commence la culture ? Plutôt que d’opposer ces deux notions, ne vaut-il pas mieux parler de complémentarité et d’interaction ?

François Riether

 

Prochain atelier : mardi 27 mars, 16h30, à la salle du conseil de la bibliothèque universitaire.
Ouvrage choisi : Le sentiment de soi, Histoire de la perception des corps (XVIe-XXe) de Georges Vigarello, édition Points Seuil, 2014

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